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Crabe bleu à Djerba : Quand une menace se transforme en opportunité

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Djerba — Radhia, Yezza, Samia et plus de 100 autres femmes de la ville d’Ajim, au sud-ouest de l’île de Djerba, vivent au rythme de la mer. Elles gagnent leur vie en travaillant dans la pêche et les activités annexes.

Durant plusieurs années, d’octobre jusqu’au mois de mai de chaque année, ces femmes se donnent rendez-vous sur la plage de leur ville. Elles enfilent des bottes en plastique et se livrent à la pêche à pied : essentiellement des palourdes.

Leurs précieuses récoltes sont destinées à des hôteliers et des restaurateurs à 3,5 dinars (1,5 €), ou 4,5 dinars (2 €) le kilo, presque 12 fois moins le prix du kilo en Europe, principal marché pour les produits de la mer tunisiens.

Cependant, depuis quelque temps, la mer a changé. Le secteur de la pêche, très dépendant des facteurs climatiques, est le premier à subir les effets néfastes des changements climatiques (augmentation des températures de l’eau de mer, et donc baisse des ressources halieutiques…). A ces maux, s’ajoute l’apparition de nouvelles espèces invasives, tel que le crabe bleu.

En effet, en 2014, cette espèce a débarqué sur les côtes sud tunisiennes (Gabès, Médenine) et son arrivée n’a apporté, au début, que malheurs aux pêcheurs et aux femmes de la région. Avec sa carapace dure et ses redoutables pointes, l’animal cisaille les filets de pêche et dévore les poissons destinés normalement à la pêche.

Résultat : les produits de pêche, y compris les palourdes, ont baissé et les femmes, généralement en situation précaire, ont cessé la pêche à pied. « Il n’y a plus de palourdes sur les côtes. Nous essayons de changer notre métier depuis plus d’une année », déplore Radhia Jouili, une des femmes d’Ajim qui gagnait sa vie de la pêche des palourdes.

Une menace transformée en opportunité !

Radhia et ses comparses, soudées par la détermination de rester à flot contre la vague de l’insécurité de l’emploi et du changement climatique, n’ont pas baissé les bras. Ayant généralement la cinquantaine ou moins, ces mères de familles s’occupent de leurs ménages et de leurs enfants, mais leurs yeux restent tournés vers la mer où leurs maris, généralement pêcheurs, passent la plupart de leur temps.

Depuis une année, elles ont répondu présentes à un appel lancé par le Groupement de développement de la pêche (GDP) de la région pour des séances de formation sur la valorisation de la chair du crabe bleu, qui s’avère rentable et exportable.

Après cette formation, elles vont travailler, selon les responsables dudit groupement de la pêche, dans le revêtement des « drayen », structures de pêche artisanale en palmes ou métalliques (nasses).

Les femmes d’Ajim se préparent, actuellement, à mener leur propre transition et à s’adapter à un nouveau contexte imposé par les changements climatiques au lieu de quitter leur ville.

Cette transition est menée dans le cadre du projet « exploitation et valorisation de la pêche du crabe bleu dans la région d’Ajim à Djerba », réalisé par le Groupement de développement de la pêche en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL).

« Ici, à Djerba Ajim, quoi qu’il arrive, les femmes n’ont pas l’intention de quitter les lieux et d’aller vivre ailleurs. La seule alternative pour nous est de nous adapter », déclare à TAP, Samia Lamine, directrice du GDP et coordinatrice du projet.

Depuis que le crabe bleu a envahi, accidentellement, les côtes tunisiennes, tout a changé pour les pêcheurs et leurs familles à Ajim. Cette espèce étrangère a profité de la température élevée de l’eau de mer pour se reproduire et se multiplier, selon Samia Lamine.

Un projet de labellisation en vue

Un processus de valorisation du crabe bleu à travers des points de collecte à Djerba Ajim est mis en place. L’objectif à long terme, selon une responsable du PNUD, est de créer un produit de terroir spécifique à la localité d’Ajim.

« Peut-être, un label “crabe d’Ajim” pourrait être lancé à l’instar de centaines de produits de terroir tunisiens labellisés, dont la Figue de Djebba, Deglet Nour de Nefzaoua, Grenades de Gabès, Huile de lentisque de Mogoud et Miel de Kroumirie de Mogoud », a déclaré la responsable de l’organisme onusien.

« Dans le cadre du projet de valorisation du crabe bleu, nous allons offrir gratuitement 500 nasses aux pêcheurs et aux femmes qui collectaient les palourdes”, a indiqué Samia Lamine à TAP.

Selon ses dires, « des conventions seront signées avec des usines à Sfax (unités de purification et d’exportation de produits de pêche) pour garantir la pérennisation de cette activité et assurer l’accès des femmes à des formations en manutention et en extraction de la chair de crabe ».

« Tout tourne autour du crabe bleu ! »

« C’est un autre métier lié à la mer, mais cette fois tout tourne autour du crabe bleu », se félicite la responsable du GDP.

Radhia Jouili et sa cousine Yezz sont contentes. « Nous sommes encore au stade de formation sur l’exploitation du crabe, depuis plus d’une année. Avec les femmes de mon quartier, pour la plupart des femmes de pêcheurs, nous avons commencé à préparer des recettes à base de chair de crabe bleu. Son goût est très bon, témoigne Radhia. Nous préparons des salades à base de chair de crabe, des salades, des sauces au vinaigre. Nous cherchons des méthodes pour l’emballer dans des boites de conserves et le vendre ».

Pour Radhia, « le projet de valorisation du crabe bleu est un bon projet. Il aide à la fois à nettoyer la mer des espèces invasives et c’est comestible en plus ». Avis partagé par sa cousine et consoeur Yezza Jouili.

« Nous dépendons de la mer. Nous n’avons ni agriculture, ni usines. Nous attendons que ce projet de nasses démarre », dit-t-elle.

Selon cette mère de deux jeunes filles, étudiantes, quel que soit le travail proposé, cela va résoudre leurs problèmes économiques et les occuper. Bien que leurs rémunérations ne soient pas à la hauteur de leurs sacrifices, elles leur permettent d’avoir leur propre argent, de contribuer aux dépenses de leurs familles et aussi « d’avoir une vie sociale en dehors des quatre coins des maisons ».

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